En guise d’au revoir, par Freddy Morancy
Je vais quitter la direction de la MJC de Persan le 31 décembre, fin d’une année et fin d’une carrière professionnelle.
C’est l’occasion pour moi de dire ici ce qu’ont été ces quelques trente cinq années à la tête de la MJC.
Cette aventure commence pour moi en 1965 quand âgé de 14 ans j’adhère à cette association créée l’année précédente. Dès son origine elle bénéficie de la présence d’un directeur Alain Fournier tout d’abord et Yves Rivoal ensuite, mais pour moi celui qui sera déterminant est Gabriel Jacoby qui prend ses fonctions en 1967.
Cet homme fut pour moi à la fois un mentor et celui qui m’encouragea dans un premier temps à devenir animateur bénévole du labo photo, puis administrateur et enfin à son départ il me poussa à le remplacer. Je pense pouvoir dire que c’est grâce à lui que je fis miennes les valeurs de l’éducation populaire mais aussi qu’il éveilla ma conscience de classe. Aujourd’hui je suis fier d’être encore son ami et avec Gaby, nous avons toujours plaisir à nous retrouver autour des valeurs communes que nous avons défendues tout au long de nos carrières.
Son départ de Persan, comme c’est souvent le cas dans nos professions, fut l’aboutissement d’une lente détérioration des relations avec la municipalité de l’époque. Arme suprême du pouvoir dans ce genre de conflit, l’argent versé sous forme de subvention ne parvenait plus à la MJC qui se trouvait alors dans l’impossibilité d’assurer le salaire du directeur (seul salarié à l’époque). A la fin nous avons dû vendre le matériel et le mobilier pour assurer ses derniers salaires versés avec plusieurs mois de retard.
Quand au 1er février 1974 je prends cette direction, il n’y a plus d’adhérents, plus d’argent dans les caisses, pas davantage de mobilier et matériel, mais des dettes aux organismes sociaux. Armé de ma seule bonne volonté et aidé par quelques irréductibles, j’entreprends de négocier avec Fernand Chatelain, sénateur maire communiste, les moyens de redémarrer l’activité de l’association. Progressivement les choses se mettent en place sous haute surveillance. Cependant j’ai rapidement compris que la bonne volonté et le travail ne suffisaient pour mener à bien un projet professionnel et nourrir ma famille. En 1976 je passe le concours national de recrutement de directeur à la FFMJC et l’ayant réussi je pars en formation universitaire à Rennes. Dès lors se pose la question du devenir de la MJC car mon entrée à la FFMJC signifiait ma démission et mon départ de Persan. F Chatelain après avoir hésité se décide, pour que je reprenne mon poste et poursuive le travail entrepris, à signer un contrat tripartite de mise à disposition (Ville-FFMJC-FONJEP). C’est la récente dénonciation de ce même poste par la municipalité actuelle qui précipite mon départ.
Avec mon changement de statut, je gagnais en assurance professionnelle, indépendance, perspectives de carrière et salaire, même si les circonstances de la vie ont fait que je n’ai jamais quitté le poste que j’ai créé.
De 1964 à 1979 la MJC a disposé du Château Rouge comme local, ce bâtiment fut démoli en 1979 pour permettre la construction sur son emplacement du centre culturel Fernand Chatelain décédé cette même année. Durant les travaux nous « héritons » de la Maison Blanche, bâtisse totalement laissée à l’abandon après le départ du CFPA et sa rétrocession à la ville par le ministère du travail. Ce furent deux années difficiles et une nouvelle traversée du désert qui nous fut imposée. Quand nous sommes rentrés dans ces locaux il n’y avait plus aucune vitre aux fenêtres, tout était saccagé, ce qui pouvait être récupéré l’avait été. Outre le verre cassé nous avons nettoyé les excréments laissés par les squatters, ensuite nous avons repeint l’intégralité du bâtiment. Du fait de l’abandon, les radiateurs avaient éclaté sous l’effet du gel, nous avons ainsi passé le premier hiver avec un seul chauffage au gaz portatif que nous déplacions de pièce en pièce au gré des besoins. J’ai le souvenir de séances de ciné club dans une salle aux murs ruisselants de condensation en raison du froid humide qui y régnait. Malgré tout nous avons tenu bon et la MJC a survécu à cette épreuve, ce qui décida en 1980 la ville sous la conduite du maire Robert Lebastard à y faire le minimum de travaux nécessaires.
En 1981 nous emménageons dans nos locaux actuels qui n’ont jamais été pensés et conçus comme une MJC. Pour exemple l’implantation de nos bureaux, que de nombreux usagers du centre confondent avec l’accueil général de la structure, a été faite au dernier moment dans le hall parce que rien n’avait été prévu pour installer notre administration…
Une autre difficulté et non des moindres a été maintes fois soulignée, vouloir comme c’était dans l’air du temps à la fin des années 70 faire cohabiter dans un même bâtiment des structures aussi dissemblables qu’une bibliothèque, une école de musique et une MJC relève d’une gageure que nous ne sommes pas parvenus les uns et les autres à résoudre. L’accueil des jeunes, souvent perturbants au foyer fut une pomme de discorde qui posa la question de la légitimité des nuisances sonores générées par les différents publics.
Et le public dans tout cela ? Malgré tout vous avez été ou êtes encore des milliers à nous suivre et nous faire confiance dans cette aventure humaine, certains n’y font qu’un passage, quelques uns, plus rares sont adhérents depuis plus de 25 ans et ont connu toutes les vicissitudes que je viens de rappeler.
Objet culturel mal identifié, la MJC a toujours été vécue comme une sorte de mal nécessaire par les municipalités qui ne s’y sont jamais vraiment intéressées. Accusés par les uns d’être plus rouge que rouge et par les autres de ne pas être assez la courroie de transmission, nous avons toujours suivi cette ligne de crête qui consiste à pouvoir parler de tout, y compris de politique sans jamais pouvoir être mis en défaut d’être partisans.
L’éducation populaire c’est ce qui lutte contre les déterminismes sociaux qui voudraient que vos origines sociales, ethniques vous cantonnent dans des activités qui vous « ressemblent ». Foin de salut pour un jeune de cité en dehors du rap, une place pour chaque chose et chaque chose à sa place…En tant qu’autodidacte c’est une chose que je ne peux admettre. De parents ouvriers je n’aurais sans doute pas eu accès aux œuvres les plus élevées de l’esprit si la MJC n’avait été qu’un « club de jeunes » tel que l’on voudrait l’y réduire.
Je suis fier aujourd’hui d’avoir la visite de personnes qui me parlent de leurs souvenirs et vécus à la MJC, certains me remémorant des événements que j’avais finis par oublier.
Difficile de tout résumer en si peu de temps et d’espace, 35 ans de la vie de notre association. Ce sont bien sûr les souvenirs les plus récents qui risquent de remonter en premier. Au nombre de ceux là je garderai en mémoire l’émotion palpable dans la salle lors de la venue de Mme Simone Veil que nous avions invitée pour commémorer la loi légalisant l’IVG et de ces personnels soignants venus témoigner de leur vécu auprès de femmes ayant avorté dans des conditions sordides mettant leur vie en jeu.
Nous serons nombreux à nous souvenir de la façon dont M. Henri Pena Ruiz est venu nous parler de la laïcité et de l’importance qu’il y a à la défendre comme seule valeur à laquelle on ne peut attacher un qualificatif sans la dénaturer. Sans la MJC la Loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat n’aurait pas été commémorée dans notre ville, j’y vois là notre rôle irremplaçable, ce que nous ne faisons pas dans ces domaines, nul ne le fait à Persan. Avec PenseZ Critique ! nous nous positionnions résolument comme empêcheurs de penser en rond, et j’ai la faiblesse de croire que là réside l’essentiel de notre légitimité.
Des souvenirs il y en a aussi de plus légers comme les nombreux séjours que j’ai organisés en France et à l’étranger, le plus abouti étant certainement l’échange que nous avons fait avec des jeunes russes juste après le démantèlement de l’URSS, ce que nous avons partagé sur place et leur émerveillement à découvrir notre pays.
Au quotidien, ce sont vos ateliers dans lesquels chacun peut exprimer ses potentiels de créativité sans redouter un quelconque jugement de valeur, notre objectif étant toujours de tirer les personnalités et créativités vers le haut en ouvrant le champ des possibles. Il en va de même avec les spectacles destinés au jeune public, toujours choisis avec le plus grand soin et respect du public, avec le souci de ne jamais bêtifier et de faire venir à Persan ce qui se fait de mieux. Ce simple fait mériterait mieux que l’énigmatique « il y a des problèmes à la MJC » trop souvent entendu. Certes nous avons des problèmes mais dans la France d’aujourd’hui qui peut me citer un lieu qui n’en connaît pas ?
Avoir des problèmes, ce qui au principe de tout corps vivant, ne nous a jamais conduits à adopter des postures démagogiques qui auraient visé à nous assurer la bienveillance des jeunes, savoir dire non est certes impopulaire mais éducatif quand cela se justifie. Et je sais ce qu’il m’en a coûté et que dans ces cas là on est bien seul…
La MJC c’est aussi l’apprentissage de la vie démocratique pour ceux qui, lors de l’assemblée générale, franchissent le pas et deviennent membres élus du Conseil d’Administration. Soudainement il leur revient d’assurer collégialement la gestion de l’association dans toutes les acceptions du terme, choix budgétaires, embauches, licenciements, autant de mesures qu’il faut assumer en apprenant à se décentrer par rapport à son activité pratiquée et tendre à l’intérêt commun. Je voudrais ici leur rendre hommage et remercier tous ceux qui ont accepté d’endosser ces responsabilités, rendant par là même possible mon travail au quotidien.
A mes côtés les personnels (adjoint, secrétaire, animateurs(trices) permanents(es) techniciens d’activités) au rôle irremplaçable et qui bien souvent ont eu à supporter mon mauvais caractère, mon exigence professionnelle, quelquefois mal comprise sur le moment, mais qui prend tout son sens quand après avoir quitté la Maison ils reviennent me dire combien ils ont appris à mes côtés. Je pars en laissant une des meilleures équipes qu’il m’a été donné de diriger et je souhaite que le sens du travail bien fait qui en anime chaque membre soit mis au service du nouveau projet que la personne appelée à me succéder va devoir co-élaborer avec eux. Ils pourront pour ce faire s’appuyer sur une association que je laisse saine financièrement, avec un CA mobilisé pour la pérennisation de la MJC.
Je ne saurais terminer sans remercier les personnels techniques municipaux qui rendent possible notre fonctionnement. Peut-on imaginer nos activités sans le travail quotidien des femmes de ménage ? Je sais pour les avoir souvent sollicitées qu’elles mettent toujours un point d’honneur à nous rendre possible le difficile exercice de planification de nos locaux si exigus et polyvalents.
J’ai vécu ces 35 ans quelquefois dans la souffrance, souvent dans la joie, mais toujours avec le sentiment du devoir accompli en conscience. J’aurais simplement aimé que mon départ se fasse dans un peu plus de sérénité, et par l’accès naturel à une retraite peut-être méritée.
Freddy Morancy
Directeur de la MJC de 1974 à 2009
dv a dit,
17 décembre 2009 @ 11 h 06 min
Merci Monsieur Morancy pour votre manifestation Pensez critique. j’ai particulièrement apprécié vos conférences sur la mort et sur l’homosexualité, sujet ô combien tabou en banlieue. Il est dommage que la municipalité ait rompu le contrat avec la fédération des mjc, car vous apportiez beaucoup de pertinence à Persan. On aimerait en dire autant de la municipalité qui flirte constamment avec le mauvais goût dans ses décorations de Noël et ses manifestations populaires pour ne pas dire populistes. Vous nous manquerez assurément. Cordialement.
DV